EN ESPAGNE, LA LIBERTÉ RÈGNE LE SOIR DE NOËL
Le repas du réveillon de Noël en Espagne est un sujet assez complexe. Chez nous, celui qui ne sert pas de dinde est aussitôt déclaré hérétique et brûle en enfer. En Espagne, il n'existe pas de plat de réveillon aussi emblématique. Bien qu'on retrouve dans tout le pays certaines constantes dans le menu de Noël, on jouit d'une bien plus grande liberté de choix que chez nous. Dans le registre des plats admis, on trouve à peu près tout ce qu'on peut imaginer : fromages affinés, les meilleurs jamóns, entrées de légumes rôtis (à Alicante, par exemple, des artichauts rôtis), des fruits de mer de mille façons, une soupe de poisson ou de poulet, des viandes chères, du poisson rôti et des desserts familiaux typiques. Comme il est quasiment impossible de couvrir en un seul article tout le chaos du menu de Noël espagnol, nous nous contenterons de retranscrire le témoignage authentique de notre ami José Miguel Ramírez sur le déroulement traditionnel du réveillon dans son foyer malaguène.

Photo. À Alicante, on aime servir en entrée des artichauts rôtis.
LE RÉVEILLON EST LA PLUS FAMILIALE DE TOUTES LES RÉUNIONS DE FAMILLE
« Il faut d'abord préciser qu'il s'agit du plus familial de tous nos repas de famille. Les anniversaires, Pâques, les communions, les baptêmes : rien n'arrive à la cheville de cette soirée. Toute la famille se retrouve : moi, ma femme, nos enfants, mes frères et sœurs avec leurs enfants (huit au total) et bien sûr leurs conjoints, la sœur de ma femme avec son mari et ses enfants, mes parents et ceux de ma femme, et parfois aussi mes deux cousins avec leur famille. Si vous avez bien compté, vous comprenez qu'on est nombreux le soir de Noël, je dirais même trop nombreux, mais aucun d'entre nous ne pourrait imaginer les choses autrement.
Comme, dans notre famille, tout se déroule à Noël dans une ambiance légèrement catholique, quelqu'un fait sans cesse référence, d'une manière ou d'une autre, à la naissance du Christ, ce qui peut être un peu agaçant, mais ça fait partie du folklore. Avant de toucher au repas, un des enfants lit une prière et un vœu relativement long pour tous les pauvres de cette terre. En général, l'émotion m'envahit et mes yeux commencent à me piquer d'une larme naissante. C'est un trait typique de ceux qui vivent dans cette partie du monde.

Photo. Les fruits de mer ne sont qu'un prélude à la tempête de viande finale.
TOUT LE MONDE FAIT TOUT
Avant de parler du repas lui-même, il vaut mieux dire un mot sur l'organisation des préparatifs de la soirée. Comme le nombre de convives est extrêmement élevé, il est quasiment impossible de confier la préparation de tout le repas à un seul cuisinier ou une seule cuisinière de la famille. Avec les années s'est donc installée une règle un peu chaotique : chaque famille apporte, après une coordination préalable pas très rigoureuse, les ingrédients d'un plat, qu'elle prépare ensuite au cours de la soirée dans une ambiance totalement désordonnée. Inutile de préciser que les doublons, voire les triplons, ou à l'inverse le manque d'un ingrédient essentiel, sont un phénomène récurrent de la soirée.

Photo. Les fruits de mer d'exception servent à démontrer la réussite familiale.
PREMIER SERVICE - FROMAGE, JAMÓN ET FRUITS DE MER
On sert d'abord un bon fromage de brebis et de chèvre, du jamón, idéalement, même si ce n'est pas toujours le cas, découpé à la main à table à partir d'une cuisse entière, ainsi qu'un large choix de fruits de mer, parmi lesquels ne doivent jamais manquer les crevettes froides cuites de San Lúcar. Pour ce qui est du jamón, seul le jamón ibérico est toléré dans notre famille, et il accompagne non seulement le réveillon, mais toute la période de Noël, qui, bien sûr, est avant tout une longue orgie de consommation débridée de nourriture et de boisson. Les crevettes occupent une place importante, car les différentes familles rivalisent, lors de leur choix, pour montrer qui a le plus d'argent. Sur la table atterrissent alors de véritables monstres, que nous liquidons évidemment avec un plaisir immense (ma famille est la plus modeste de toutes, donc nos crevettes viennent surgelées du supermarché, et il n'est pas rare qu'il en reste - mais elles finissent quand même toujours par être mangées). Il convient également de rappeler ici que le menu ne reste pas identique d'une année à l'autre, même au sein d'une même famille : c'est ainsi que, deux fois en quinze ans, les crevettes sont apparues chez nous dans un classique cocktail à la mayonnaise des années 80, avec de l'ananas et une pointe de tabasco, ce qui nous a tous donné l'impression, un instant, de vivre dans un feuilleton bon marché.

Photo. La fameuse concha fina, le coquillage le plus prisé de Malaga, préparée à la façon pil pil, directement dans la coquille

Photo. Le jamón est en fait une sorte de friandise de Noël, puisqu'il accompagne toute la période des fêtes jusqu'à l'Épiphanie.
DEUXIÈME SERVICE - LA SOUPE
Après les entrées froides, chez nous, vient toujours une soupe. Soit au poisson, soit à la viande. Dans le cas de la soupe à la viande, ainsi nommée parce que le bouillon est préparé avec du poulet, du bœuf et du porc sous forme de jamón, on dispose d'abord dans chaque assiette la viande coupée et des dés de jamón, des légumes, des pois chiches, des pommes de terre et un œuf dur, puis chaque convive se sert lui-même la viande et les légumes dans la proportion idéale et verse par-dessus le bouillon bouillant. Dans le cas de la soupe au poisson, qui, chez nous, est peut-être le seul plat véritablement exclusif à Noël, puisque nous ne la mangeons tous qu'à cette occasion et jamais autrement, le mode de service est similaire à celui de la soupe à la viande, à la différence près qu'on ajoute des croûtons aux autres ingrédients de la soupe.
TROISIÈME SERVICE - LA VIANDE CHÈRE
Vient ensuite le tour de la viande, et quand je dis viande, je pense à un morceau de bœuf d'exception, le plus souvent un filet, mais aussi souvent une entrecôte, préparée très rapidement, bien saignante, servie avec des pommes de terre frites ou rôties et une sauce relevée.

Photo. Le sommet du repas n'est pas un poisson.
DESSERT - TOUT LE MONDE EN PYJAMA
Pour finir, curieusement, nous nous achevons presque toujours avec le dessert le plus kitsch des années 80, auquel nous revenons apparemment par une forme de nostalgie bon marché. Il s'appelle Pijama (pyjama) et se compose d'un pudding Danone du supermarché, d'une compote d'ananas et de pêche, et d'une quantité incroyable de crème fouettée en bombe, dont les enfants finissent encore par rajouter une couche. Une note qui a vraiment de la classe.